Aminata TRAORE,ancienne ministre de la Culture du MALI anime le mouvement social au Mali et en Afrique. Auteur de plusieurs livres sur les relations entre l’Afrique et les pays occidentaux, elle est responsable en particulier du Forum Mondial de Bamako. Elle intervient dans de nombreuses conférences en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord.
Elle met ici l’accent sur la dimension culturelle dans l’émergence de l’Afrique et donne son point de vue sur la crise ivoirienne. Voici, quelques extraits de la conférence qu’elle a donné le 13 avril 2011.
“Une mondialisation qui après la chute du mur de Berlin a été présentée comme un monde ouvert à tous, libres: Force est de constater que tel n’est pas le cas.
Je n’ai pas besoin de vous expliquer que la question migratoire est l’une des expressions les plus parlante du fait que nous ne sommes pas du même monde et que lorsque l’on parle de développement ici et là bas, le contenu n’est pas le même. Lorsque l’on parle de démocratie ici et là bas, il ne s’agit pas de la même chose et que c’est pour cette raison que nous sommes confrontés à des réalités qui, de mon point de vue, ne m’autorisent pas et, en tout cas, m’obligent à questionner cette émergence: laquelle, dans quelle direction, sur quelles base ?
La notion a surgit et envahit le champ sémantique des politiques et des spécialistes du développement ces dernières années à la faveur de la Chine bien entendu, la Chine et les BRIC d’une manière générale. Il est apparu ou -en tout cas- on entretient l’illusion selon laquelle l’occident n’a pas le monopôle de la croissance et que d’autres pays peuvent se tirer d’affaire et relever le défi du rattrapage. Parce que nous sommes dans ce défi que nous nous lançons à nous même depuis toujours puisque nous avons intériorisé l’idée selon laquelle nous sommes des peuples arriérés et que si nous sommes dominés c’est nécessairement parce que les dominants ont des institutions, des valeurs et des normes supérieures, donc nous nous devons de rattraper l’occident.”
“La pauvreté est réelle et cette pauvreté touche les noirs … surtout … Nous avons été dans le cadre du forum social mondial à Bombay, on a vu la Chine… Alors quand on pénètre ce qui se passe à l’intérieur de ces pays dits émergeants on compte toujours sur ce qu’on appelle la classe moyenne, les nouveaux riches. On les appelle les black diamonds en Afrique, c’est-à-dire ces quelques uns qui s’en sortent, qui ont leur Black bury, qui ont leur villa située quelque part sur les hauteurs ou au bord de la mer qui ont toute sortes de cartes de crédit, qui viennent en vacances ici. Çà c’est l’Afrique idéalisée dans le cadre de l’émergence et c’est cette Afrique que l’on veut. Alors qu’en est-il de l’immense majorité des africains qui ne mange peut être qu’une seule fois par jour, qui se font chasser de tous les côté ? C’est cette Afrique justement qui exprime son ras-le-bol… qui bouge… qui n’en peut plus… Premièrement, qui dit démocratie dit d’abord peuple souverain. Si le peuple est souverain cela veut dire qu’il sait ce dont il souffre, pourquoi il doit voter, dans quel sens voter. Nous avons un électorat illettré et quatre-vingt dix pourcent des africains qui sont poussés à aller voter aujourd’hui ne savent strictement rien de l’histoire économique, c’est-à-dire des rapports nord sud qui gouvernent les mutations qui sont en cours. Personne ne se donne la peine de les éduquer de telles sorte que lorsqu’ils vont glisser le bulletin dans l’urne au profit d’un tel, ils puissent exiger de ce « tel » qu’il n’aille pas signer tel ou tel type d’accords commerciaux et ainsi de suite. Donc les peuples que l’on prétend défendre aujourd’hui à l’Elysée sont d’abord des peuples désinformés. Du fait de cette désinformation bien entendu, quand ils ne savent pas, ils s’accrochent à quoi ? Ils s’accrochent à ce qu’ils savent : l’identité des acteurs politiques. L’identité, l’ethnie, la religion puisque je ne peux pas m’engager ni construire sur des bases autres, je vais faire confiance à celui qui porte le même patronyme que moi, puisque nous nous ressemblons… il fera certainement en sorte que notre tour arrive. Voici ce dans quoi nous nous sommes trouvés en Côte d’Ivoire.”
“Comment Barack Obama peut se mettre avec Sarkozy pour combattre en Afrique ce qu’ils appellent dictateurs ? C’est une réalité sauf que Laurent ne l’est pas.”
“Ce n’est un secret pour personne, ils l’ont dit, il n’était pas l’homme du système.”
“Mais ce qui s’est passé depuis lors, et je passe rapidement sur les détails -la rébellion, l’incapacité pour les nations unis et la France de réconcilier ce pays, de désarmer les rebelles et d’exiger l’organisation d’élections dans un pays divisé et de s’étonner que les résultats soient contestés et d’exiger que celui qui d’après eux à gagner à gagner, pas de recomptage et pas de réélection il faut que le perdant dégage- je ne vais pas m’attarder sur le contentieux électoral parce que c’est cela qui a été fait, c’est cela qui a été servi à tout le monde pour nous faire oublier les enjeux, les grands enjeux qui sont géoéconomiques, géostratégiques, parce que le Golf de Guinée où la Côte d’Ivoire se situe fait partie du sauvetage du système aujourd’hui qui a du plomb dans l’aile.
Obama sait, la France sait … l’hégémonie de ces puissances occidentales en perte de vitesse devant la Chine qui avance à pas de géants, ils ont besoin de points d’ancrages. Il ne s’agit ni de Laurent, ni de Paix, ni de Alassane, ni des peuples d’Afrique. Il s’agit de savoir comment sauvegarder les intérêts dominants dans une période où ce n’est plus la guerre froide mais c’ dans une période où ce n’est plus la guerre froide mais c’est tout comme puisque l’Asie et l’Occident vont s’affronter. Ce siècle va être l’affrontement, la guerre froide on en est sorti, mais l’affrontement se situe essentiellement entre la Chine et l’occident et çà va passer par l’Afrique. Et quand çà passera par l’Afrique il faut avoir en poste des amis sûrs.”